Une Campagne Ordinaire

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Chapitre 1 — Les affiches

Forbach s’était tue.
Pas endormie — étouffée.

Il était deux heures dix-neuf lorsque la Golf verte s’arrêta au ralenti, sans phare, à l’angle de la rue Nationale. La carrosserie était cabossée, les vitres sales, le moteur silencieux. Trois silhouettes en descendirent, lentes, gantées, encapuchonnées. On aurait dit des ombres qui savaient exactement ce qu’elles venaient faire.

L’un d’eux sortit un cutter. Il ne tremblait pas.

Ils marchèrent droit vers un panneau d’affichage politique. Des affiches fraîches, posées la veille, s’y superposaient. Des visages pleins de confiance, des slogans creux, des noms presque oubliables.

— Lui, on l’enlève, dit le premier.
— Il est même pas connu, répondit le plus jeune.
— Justement.

Le cutter fendit la bouche imprimée du candidat. Le papier se déchira proprement. Pas de rage. Pas de bruit. Une découpe chirurgicale.

Un œil tomba. Puis la joue. Puis tout le visage. Les lambeaux de l’affiche s’accrochèrent un instant au mur, puis glissèrent lentement jusqu’au sol.

Derrière cette couche, une autre. Collée à la va-vite, mais solidement. Pas de visage. Pas de logo.

Juste trois mots bombés à la peinture noire :

FORBACH N’OBÉIT PLUS.

Ils reculèrent d’un pas. Un silence plus épais que l’air venait de tomber.

Quelqu’un les regardait. Ils en furent sûrs, sans même lever les yeux.

Il était là.

Debout, seul, adossé à un mur à dix mètres de là. Veste sombre, col remonté, mains dans les poches. Sa silhouette se découpait dans l’ombre, immobile, comme une pièce qu’on aurait oubliée sur un échiquier mais qui continuait de régner.

Il s’avança. Tranquille. Chaque pas semblait prévu à l’avance.

Arrivé à leur hauteur, il tendit une enveloppe. Elle était molle, épaisse. Un billet dépassait.
Il tendit aussi une bombe de peinture. La sienne.

— Vous étiez au lit, dit-il d’un ton calme.

Il marqua un temps. Les trois garçons n’osaient plus respirer.

— Et si quelqu’un parle… on éteint la lumière.

Il fit demi-tour, marcha jusqu’au coin de la rue et disparut.

— C’était qui ? murmura l’un.
— Le genre de type qu’on appelle pas, répondit l’autre.

Forbach s’éveillait sous un ciel sans couleur.

Le froid s’était figé dans les vitres. Les trottoirs restaient humides. Rien ne bougeait, mais les murs parlaient.

Des messages anonymes s’étaient imposés à la ville comme des gifles qu’on n’oublie pas.

Louise tira ses volets. Son studio donnait sur la place Aristide Briand. Elle vit tout de suite la façade politique recouverte. L’ancienne affiche avait disparu. À sa place, un rouge sale, et toujours cette phrase : Forbach n’obéit plus.

Son téléphone vibra. Une photo. Anonyme. Floue.
La même phrase. Encore.

Elle descendit.

Rue du Parc. Deuxième façade. Même message. Même peinture encore fraîche. La bombe avait laissé des traces de doigts.

Louise s’approcha. Tenta de deviner qui avait pu faire ça. Mais personne dans la rue. Rien qu’un silence trop plein.

Elle sortit son carnet, nota :

« Ce n’est pas un tag. C’est un signal. »

Puis elle leva les yeux.

Au bout de la rue, une silhouette. Droite. Immuable.
Elle resta là trois secondes. Puis disparut derrière un immeuble.

Louise ne bougea pas. Mais son instinct venait de s’ouvrir. Comme une plaie lente.

Ce qu’elle ignorait encore, c’est que ce mur, cette heure, ce regard…
Tout avait été pensé pour elle.

Et qu’en lisant ces mots,
Elle venait d’entrer dans une guerre.

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