Au crépuscule d’un empire, quand la foi vacille et que la cité s’effondre, le pouvoir cherche toujours un dieu pour se sauver. Rome, Byzance, Reims, New Delhi : quatre visages d’une même histoire, celle d’un pouvoir qui veut être cru autant qu’obéi.
Rome, le premier culte du pouvoir
Sous le marbre et la pourpre, Rome inventa la religion politique.
Quand Auguste reçut les honneurs divins, ce n’était pas pour flatter un homme, mais pour cimenter un monde. L’empereur devenait le lien entre la cité et le ciel. Dans chaque province, les temples à sa gloire fleurissaient.
Le culte impérial n’était pas une foi : c’était une fidélité.
À travers lui, le pouvoir cessa d’être une simple administration : il devint une liturgie.
Les processions, les sacrifices, les fêtes publiques n’adoraient pas un dieu, mais l’ordre. Rome avait compris que gouverner les âmes valait mieux que gouverner les lois.
Byzance, le trône et l’autel
Quand l’Empire d’Orient hérita de Rome, il en conserva l’essentiel : la fusion du trône et du temple.
À Constantinople, l’empereur entrait dans Sainte-Sophie comme un prêtre entre au sanctuaire.
Il ne régnait pas par la grâce de Dieu : il régnait en Dieu.
Le basileus byzantin incarnait la continuité divine sur Terre. Les icônes, les processions, les reliques : tout rappelait que la politique était une affaire d’éternité.
En Byzance, le Christ trônait sur les mosaïques, et l’empereur à ses pieds. C’était la même couronne, vue depuis le ciel et depuis la Terre.
Reims, 496 : le roi et le baptême
Puis vint le temps des rois.
En 496, dans la cathédrale de Reims, Clovis reçut le baptême.
La légende veut qu’une colombe ait apporté le saint chrême. Qu’importe : l’Europe venait de naître.
Ce jour-là, un chef de guerre devint un roi sacré. Le baptême fit du pouvoir un sacrement.
Désormais, régner ne suffisait plus : il fallait sauver.
La couronne n’était pas seulement un symbole : c’était une onction.
Le pouvoir trouva dans la foi un miroir, et la foi trouva dans le pouvoir une épée.
De cette union naquit la chrétienté, où chaque royaume se voulait royaume de Dieu.
Inde contemporaine : le retour du sacré politique
Vingt siècles plus tard, en Inde, l’histoire recommence sous d’autres dieux.
Narendra Modi ne porte pas de couronne, mais les foules le célèbrent comme un prophète.
Les temples géants, les pèlerinages nationaux, les cérémonies retransmises en direct : le pouvoir s’adosse au divin comme jadis à Rome.
Le BJP parle au nom d’une civilisation plus que d’un programme.
L’hindouité devient matrice de la nation, la politique un prolongement du rite.
Modi a compris, comme Auguste et Clovis avant lui, que les peuples croient d’autant mieux qu’ils se sentent bénis.
Quand le pouvoir se fait foi
Rome divinisait ses empereurs.
Byzance sanctifiait ses souverains.
Reims baptisait ses rois.
L’Inde, aujourd’hui, sacralise son chef.
Les civilisations changent, mais la logique demeure : le pouvoir ne veut pas seulement être accepté — il veut être adoré.
Quand les dieux se taisent, les dirigeants montent sur leurs autels.
Et les peuples, lassés du vide, se tournent vers ceux qui leur promettent un sens, un ordre, une transcendance.
La politique n’a jamais cessé d’être une religion.
Elle en a seulement changé les prières.
Par A.K



